Entretien avec Daniel Kurkdjian, président du Conseil Français-Arméniens (Vidéo)

« Nor Haratch » - Le projet du Conseil Français-Arméniens s'appuie sur une nouvelle terminologie, en mettant l'accent sur l'« arménité » et la « diaspora » plutôt que sur la « communauté ». Pouvez-vous nous expliquer votre approche en la matière ?

Daniel Kurkdjian - Je dois tout d'abord expliquer pourquoi j'arrive un peu tard dans les questions relatives à la diaspora. Je considère que pour faire les choses bien, il faut du temps, de la réflexion et des moyens. Et c'est parce qu'au cours de ma carrière professionnelle, je ne pouvais pas réunir toutes ses qualités, que je me suis positionné en tant qu'observateur de la diaspora et de l'Arménie et non pas en tant qu'acteur. Maintenant que je suis en quelque sorte « libéré » de la responsabilité quotidienne de gérer une entreprise, je me suis mis ces dernières années à réfléchir à des aspects plus intellectuels, plus ontologiques et plus en relation avec l'arménité et la diaspora.

En ce qui concerne votre question portant sur la terminologie, ce n'est pas la volonté de sacrifier à une mode ou d'utiliser des mots nouveaux. C'est la volonté de s'inscrire dans le débat public français et de faire en sorte d'attirer l'attention sur la valeur ajoutée de nos idées plutôt que de prendre le risque d'en faire ressortir des côtés négatifs, qui ne correspondent absolument pas à nos ambitions. La diaspora, c'est avant tout une dispersion : c'est un mot qu'on utilise lorsqu'une part importante d'une population vit en dehors de son pays. C'est un mot qui a une connotation d'ouverture sur le monde. Le mot « communauté » a plutôt une connotation d'enfermement, de repli sur soi. Dans le débat politique français actuel, les termes de « communauté », « communautarisme », « séparatisme » ont une connotation dont nous cherchons à nous éloigner, car notre conception de ces choses est très différente de celles d'autres communautés qui font problème. Je tiens ici à rappeler que les Arméniens sont un exemple d'intégration dans la République française et nous souhaitons poursuivre dans cette voie au lieu de nous inscrire dans des débats qui témoignent plutôt d'un isolement, d'un fractionnement, voire d'un séparatisme. Pourquoi parler d'arménité et pas d'identité arménienne ?

Je considère que l'arménité est un terme plus large, plus holistique que celui d'identité. L'identité, c'est la caractéristique de ce qui est identique. Or, à y réfléchir d'un peu plus près, l'arménité présente des différences d'identité en fonction des différents pays où elle s'est étendue. On ne peut plus parler réellement d'identité et à cela viennent s'ajouter les différences entre l'arménien oriental et l'arménien occidental, qui ont tendance à créer des clivages. Le terme d'arménité me paraît mieux convenir à ce que nous souhaitons faire. L'arménité, c'est en quelque sorte un ciment qui permet de réunir les traditions, la culture, l'alphabet, l'Eglise, ce qui a été le fondement de ce que nous sommes et qui se sont très souvent combinés. Jusqu'à maintenant, cette combinaison a permis aux Arméniens de se mettre au goût du jour dans les différents pays où ils se sont installés. C'est ce particularisme qui leur a permis de participer aux mouvements intellectuels d'autres pays tout en conservant leur particularisme.

 

« NH » - Quel est le but recherché par le Conseil Français-Arméniens ?

D. K. - Les initiatives de la diaspora arménienne en France, qu'elles soient nationales ou locales, sont d'une diversité tout à fait impressionnante, dans les domaines humanitaire, éducatif, social et économique. Ce qui manque et ce qui est le fondement de l'« Appel du 6 janvier », c'est une représentation d'ensemble dans laquelle les Français d'origine arménienne puissent s'exprimer, car je pense qu'il n'existe pas aujourd'hui de véhicule d'expression global. Il est nécessaire de créer une instance de coordination qui répartirait le travail entre ces différentes associations qui existent, ce qui permettrait de gagner en efficacité. Je pense qu'il nous faut aussi une instance d'influence politique qui soit en relation avec les pouvoirs politiques nationaux mais aussi régionaux, accompagné d'un think-tank, qui permettrait de réfléchir aux problèmes qui vont se poser sur le long terme. C'est une instance qui devrait également définir une certaine ligne de conduite vis-à-vis de l'Arménie. Il s'agit d'une solidarité qui doit se manifester vis-à-vis de l'Arménie et non pas vis-à-vis de tel gouvernement. Les gouvernements passent, l'Arménie reste.

Les deux autres sujets qui font partie de notre programme, c'est de disposer de moyens de communication centraux qui permettront à la diaspora de s'exprimer en ayant accès rapidement aux médias. Par ailleurs, les idées que je viens de présenter très succinctement ne peuvent se réaliser que si l'on dispose de moyens financiers pour s'équiper d'une part en technologie, mais aussi en hommes, puisqu'il faut une équipe pour animer tout cela. C'est certainement un des problèmes fondamentaux sur lesquels nombre de nos interlocuteurs ont attiré notre attention, en essayant de nous convaincre que tout ça relève de la mission impossible, car les collectes de fonds sont déjà fortement orientées vers des actions humanitaires en Arménie et en Artsakh, et que il ne reste pas grand-chose, notamment pour l'action « politique ». C'est en effet une réalité. Mais en tant que chef d'entreprise, j'ai l'habitude de dire : « Dans la vie, il faut savoir ce qu'on veut. » Si nous considérons qu'aujourd'hui l'arménité est en danger ou qu'elle a besoin d'être réformée, il va falloir trouver les moyens en conséquence et faire preuve d'imagination pour explorer des moyens de collecte qui n'ont pas encore été utilisés jusqu'à maintenant. Il faut faire feu de tout bois pour alimenter ce fonds budgétaire, dont on a réellement besoin. Je pense particulièrement à la jeune génération qui attend que nous trouvions les moyens de mettre en oeuvre une politique nouvelle. Une fois que nous aurons amorcé l'initiative, les jeunes seront de plus en plus nombreux à participer à aux différentes associations. Actuellement, les jeunes restent à l'écart des associations, soit parce qu'elles ne correspondent pas encore tout à fait à leurs nouvelles aspirations (je pense notamment aux jeunes Arméniens récemment arrivés d'Arménie ou du Moyen-Orient), soit parce que ces associations sont principalement concentrés sur le génocide, le négationnisme - ce qui est indispensable mais pas suffisant -, soit parce qu'ils considèrent que les associations sont encore trop influencées par des partis politiques. Une fois que nous aurons présenté notre projet et que nous aurons trouvé les moyens financiers, je pense qu'il y aura un effet d'entraînement. Les jeunes viendront et les moyens financiers suivront, car ceux qui en disposent aujourd'hui comprendront qu'ils ont un devoir d'accompagnement envers la nouvelle génération. Il s'agit, tout en restant modeste, de faire un « relooking » du CCAF, c'est-à-dire de se doter d'un gouvernement de la diaspora qui repose sur une gouvernance saine, sur un fonctionnement véritablement démocratique.

 

« NH » - Les autres membres du Conseil Français-Arméniens, issus comme vous du milieu de l'entreprise, ne sont pas véritablement des membres actifs des associations. Quels seront vos rapports avec les associations existantes ?

D. K. - Avant de lancer cette initiative, j'ai personnellement contacté plus d'une trentaine de représentants de la diaspora répartis sur l'ensemble du territoire dans toutes les grandes villes de France, de Toulouse à Nancy en passant par Marseille, Toulon, Cannes, Nice, Décines, Valence, Lyon, Paris, mais aussi Lille et Strasbourg. J'ai eu des entretiens avec les représentants d'associations culturelles et humanitaires, qui m'ont tous fait part de leur intérêt à voir évoluer l'organisation de l'arménité, en soulignant la nécessité d'avoir une fédération plus proche, éloignée des partis politiques dont certains verrouillent le fonctionnement de certaines associations. J'ai échangé à plusieurs reprises avec les co-présidents du CCAF et ce qui a été présenté lors de la visioconférence du 6 février a été dans la quasi-totalité présenté deux mois plus tôt au CCAF. Je leur ai proposé de les aider à réaliser un diagnostic, comme on le ferait dans toute organisation qui se cherche. Le CCAF n'a pas donné suite à ce projet, peut-être parce qu'ils avaient des priorités et des objectifs autres. Avec notre équipe, nous nous sommes fixés la date du 6 janvier pour lancer notre projet. Notre initiative ne recherche aucune hostilité. Elle n'a aucun objectif d'opposition avec qui que ce soit. Cependant, dans la vie, il y a des moments où il faut avancer et on peut imaginer que les choses vont se fédérer et s'organiser à l'avenir. Ce qui importe, c'est de lancer un projet, qui va naturellement évoluer. A partir du moment où l'on s'appuie sur la consultation et la démocratie participative, nos commissions de travail vont nous dire ce qu'elles considèrent comme préférable pour ce projet. Aujourd'hui, nous avons près d'une centaine d'adhérents et onze commissions de travail sont en train d'être lancées. Nous avons deux commissions structurantes pour l'ensemble du projet : la commission gouvernance et la commission finance. La commission gouvernance va faire une proposition sur l'organisation future du Conseil Français-Arméniens, ce qui fait que le bureau évoluera très certainement pour tenir compte de la demande des participants. La commission finance va quant à elle mener les premières réflexions pour trouver comment maximiser le financement de cette association. Aujourd'hui, le Conseil Français-Arméniens est une association dont les statuts sont minimalistes, qui s'enrichira de la réflexion des uns et des autres et qui se dotera d'une gouvernance moderne avec des statuts au goût du jour et en fonction de ce qui est souhaité par le plus grand nombre.

 

« NH » - Pour l'instant, le projet s'est diffusé de manière virtuelle en raison des restrictions sanitaires. Le Conseil Français-Arméniens prévoit-il également de se doter de locaux ?

D. K. - Bien évidemment, nous sommes contraints de passer par cette étape virtuelle, compte tenu de la situation sanitaire. Comme je l'ai dit lors de la visioconférence du 6 février, j'ai constaté que les lieux dédiés à la culture et à l'éducation disparaissaient les uns après les autres (essentiellement à Paris) et qu'il était important de disposer d'un lieu où la diaspora pourrait se réunir. Notre projet comprendra bien sûr du digital, du distanciel, de la visio, mais je pense qu'il faudra aussi du concret avec des bureaux, des lieux de culture, une librairie, un musée, etc. Il y a aussi la question de la représentation régionale. Nous nous sommes aperçus lors des collectes de fonds pour l'Artsakh que la diaspora était beaucoup plus répartie sur le territoire que ce que l'on imaginait. Le CFA réfléchira le moment venu à sa représentation en commençant par les grandes villes, puis en se dirigeant vers de plus petites. Nous ne sommes pas les seuls à avoir ce type d'organisation : l'UGAB est aussi organisée régionalement, le CCAF a également deux autres représentations dans les régions. Une fois que les relations entre les organisations se seront harmonisées - pour éviter les concurrences totalement inutiles et stériles - il faudra envisager une bonne représentation régionale, tant pour les aspects culturels que pour les aspects d'influence politique. Aujourd'hui, la diaspora a besoin d'être mieux connue des autorités locales, qu'elles soient municipales, métropolitaines ou régionales, pour faire valoir notre existence mais aussi pour se défendre contre les attaques dont elle fait l'objet. Je veux parler ici des Loups gris qui ont récemment attaqué des groupes d'Arméniens. Tant que la question entre l'Arménie et la Turquie ne sera pas réglée, nous savons qu'il y aura des tentatives de déstabilisation, dont il faut informer par avance les pouvoirs publics. Ce doit être un des rôles du Conseil Français-Arméniens.

 

« NH » - Comment le Conseil Français-Arméniens prévoit de financer son ambitieux projet ?

D. K. - Nous avons un certain nombre d'adhérents qui ont déjà contribué par des montants supérieurs aux minimes, mais ce n'est pas cela qui va suffire à faire fonctionner cette association. Notre objectif est d'arriver à obtenir un budget d'un à deux millions d'euros minimum d'ici deux ans. Tous les moyens seront utilisés : les grands donateurs, les legs, le crowdfunding, les systèmes d'arrondis lors des paiements en ligne, etc. Nous avons une communauté d'environ 600 00 personnes. Si 100 000 personnes font un arrondi d'un euro par mois sur leurs achats en ligne, cela peut immédiatement générer un budget de 100 000 euros par mois. Avec de l'imagination et avec l'aide de nos techniciens, nous réunirons les fonds qu'il faut pour faire vivre cette association. En dehors de l'UGAB et du Fonds arménien de France, on observe une certaine insuffisance dans le financement des associations. Notre objectif est d'avoir les moyens de nos ambitions. Il n'est pas question uniquement de parler : il faut agir avec son porte-monnaie.

 

« NH » - Prévoyez-vous une fusion avec le CCAF ou avec les grandes organisations de la communauté ?

D. K. - Ce n'est pas à moi de faire cette conclusion. Cependant, un débat se tiendra à ce sujet au sein du Conseil Français-Arméniens. Depuis le début, mon souhait est de coopérer avec le CCAF. J'avais même proposé que nous soyons les « Amis du CCAF » et que l'on développe tout cela en parallèle. Mais on n'entre pas dans une maison dont la porte est fermée et je n'ai pas l'habitude de passer par la fenêtre, ni par la cheminée ! Pour le moment, ce n'est donc pas possible, mais il faut rester positif. Les choses vont nécessairement évoluer dans la mesure où tout le monde veut le développement de la diaspora et de l'arménité. L'objectif et les moyens dont le Conseil Français-Arméniens veut se doter sont plus larges que ceux du CCAF, dont l'action est essentiellement centrée sur la Turquie/Azerbaïdjan, le génocide, le négationnisme et les commémorations du 24 avril, avec comme point d'orgue le dîner annuel avec le Président de la République. Tout cela est très bien, mais n'inclut pas les aspects économiques, sociaux, culturels et éducatifs, et une véritable ouverture fondée sur une démocratie directe. Si nous parvenons à aller vers le modèle que je viens de décrire et qui est plébiscité par tous ceux que nous avons pu contacter, le rapprochement se fera pour le bien de la diaspora et de l'arménité.

 

« NH » - En tant qu'ancien chef d'entreprise, quelles alternatives envisagez-vous en cas d'échec de l'initiative ?

D. K. - Si un chef d'entreprise n'est pas optimiste et s'il ne voit pas que le succès de son entreprise, il faut qu'il fasse autre chose ! La plupart des chefs d'entreprises sont des gens optimistes qui ont un projet et qui savent s'entourer des équipes pour que leur projet réussisse. Nous considérons qu'à toute chose malheur est bon. La guerre d'Artsakh a créé une fenêtre d'opportunité qu'il faut saisir. Je pense que le traumatisme qui a secoué l'Arménie comme la diaspora fait que nous sommes contraints de réussir. C'est une question existentielle et par voie de conséquence, nous n'envisageons pas aujourd'hui l'échec. Le travail des adhérents qui se sont joints et de ceux qui viennent participer aux commissions de travail nous réconforte dans cet optimisme. A la sortie de ce travail collectif au début du mois de mai, nous serons en mesure de présenter notre plan d'action. Les autres agrégats, notamment l'aspect financier, viendront nous conforter dans les chances de réussite de notre initiative, qui reposent davantage sur l'ensemble de la diaspora que sur la centaine de personnes qui forment aujourd'hui le coeur du CFA. Qu'est-ce qu'une centaine de personnes par rapport à une communauté de 600 000 personnes ? Il faut que les autres initiatives aident à ce que les choses se fassent. Ce n'est pas en abîmant une initiative qu'on favorise l'arménité. Il faut créer de l'optimisme pour que l'optimisme attire le succès.

Propos recueillis par

Jiraïr TCHOLAKIAN


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